20 septembre 2019

Une journée normale à Herpes

Commencer par prier. Encore plus vital que les exercices physiques.

 

Aujourd’hui, je me suis levé sans attendre. Comme d’habitude, mes pas me mènent dans la grande salle où je vais allumer mon ordinateur pour y lire les textes du jour. Ils sont prémonitoires. Puis je m’étends sur le parquet, de toutes les manières possibles et imaginables pour me soulager le dos.

 

Le bus de l’école passe devant ma vitre et emmène les collégiens. Ils ne me voient pas à travers la vitre. Une jeune fille fait la belle, n’hésite pas à aller au fond. A mon époque elle se serait faite désirer en restant à l’avant. J’imagine quels espoirs, quelles certitudes sont les leurs, quels ont été les miens. Combien j’ai dû me dépouiller d’illusions pour survivre, combien il va leur falloir faire de même.

 

J’ai le temps, ou plutôt je me suis mis dans une position de l’avoir. Le ciel bleu, le temps sec, le soleil. Tout est grâce. Rien ne m’entraîne, mais rien ne me contraint non plus. Je suis le seul maître à bord d’une chaloupe au milieu d’un immense océan perdu, où les gens se sont échoués là, sur des bancs de sable.

 

Ici, nous sommes en marge du monde. Il nous a laissés à l’arrière. Nous n’en faisons plus partie. Les habitants de cette campagne savent bien que la grande ville est différente. Cependant, ils ignorent à quel point. Ils imaginent que le travail a encore une valeur, qu’il faut des qualités morales pour réussir, que les institutions sont là pour les protéger, qu’avoir un bon métier identifiable est gage de réussite dans la vie, qu’il faut défendre ses intérêts à tout prix. Ils sont à la fois simples et rugueux, adaptés à un environnement passé à qui ils doivent de s’être perpétués à l’identique jusque là.

 

Prendre le vélo électrique est merveilleux dans ces conditions atmosphériques de fin septembre, avec la musique en bandoulière. Demain c’est mon anniversaire, mais je n’y pense pas trop. Je trouve seulement étrange que ce soit la veille de cette date que l’entreprise de mon père dût se vendre. Comme si demain, une nouvelle vie devait commencer pour lui, tout comme 44 ans auparavant, jour pour jour.

 

Devant le magasin, je prends des photos. Pour garder un souvenir positif de tout ça. Car jamais les acheteurs n’ont été aussi présents qu’en ce matin d’adjudication judiciaire.

 

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Et le cynisme de la vie ne s’arrête pas là. Mon père voit le travail de toute une vie partir en fumée, le stock vendu pour moins de 1/10ème de sa valeur, alors qu’il a tout sacrifié à son entreprise, sa famille, ses revenus, ses amis, sa vie. Ce peu d’argent, d’ailleurs, il n’en touchera rien. Au contraire, il devra combler les trous restants sur ses revenus personnels.

 

Au cours de toutes ces années, il a versé des millions d’euros d’impôts à l’état. Mais à cause d’une petite erreur de calcul de son ancienne comptable envers le fisc, il va finir en slip, même s’il ne le sait pas encore. Car il ne voit pas toute l’horreur du guêpier dans lequel il s’est fourré. Comme nombre de Français, il est empli d'illusions et de confiance envers les institutions de son pays. Il peut ainsi continuer à vivre persuadé que sa seule force suffira et qu'il pourra continuer à échapper aux décisions de nos politiques, tant qu'il respecte les règles. C'est un gentil petit blanc. Il imagine aussi que les coups de fil passés ou les courriers envoyés partout, auront suffi à attirer le chaland. Il n’a même pas voulu que je prenne une petite bouteille de dégrippant, de peur que je n’entame ses chances de vendre ce lot à bon prix. Il ne me restera rien de chez lui.

 

L’huissier et moi tentons de le préparer mentalement. Il ne veut pas comprendre, essaye de faire remettre la vente, au cas où les bons acheteurs se présenteraient un peu plus tard. Mais il n'est plus temps de reculer. Personne d'autre ne viendra que tous ces petits nécrophages chargés de nettoyer le terrain. L'huissier ne veut pas le lui expliquer trop directement et prétexte de contraintes légales qui closent définitivement le débat sur un quelconque report, tout en mettant un voile de pudeur sur une situation de faillite à laquelle mon père ne croit pas, et pour cause. Jamais le magasin ne semble avoir été aussi florissant. D'ailleurs le regard de l'huissier ne me trompe pas. Il se demande ce qu'il a foutu, surtout quand il m'observe. Oui, l'humanité est à ce point faillible. Elle est capable du pire et du meilleur en même temps. Le meilleur des professionnels peut pécher par son humanité et faire prospérer ses affaires pour de mauvaises raisons, qui finissent toutefois par l'emporter. J'y reviendrai une autre fois. Aujourd'hui, il n'est pas temps de tirer sur l'ambulance. Tout être humain a ses limites.

 

Ces réflexions, il n'est pas non plus temps pour l'huissier de les avoir. Il poursuit. Le marasme est tel, qu'il faut l'appréhender par pallier. Mon père en saute un nouveau quand d’immenses quantités de filtres à air ou à huile partent pour une bouchée de pain. Personne ne veut de ses produits neufs cédés pour rien. Et cela ne traîne pas. Les prix défilent dans sa tête, et s'entrechoquent jusqu'à lui percer les oreilles. Voilà plus qu'il ne peut en supporter. Il quitte le lieu de la curée et reviendra deux heures après quand tout aura été adjugé depuis bien longtemps. De même que nous n’avons rien apporté dans ce monde, nous n’en pourrons rien emporter.

 

C’est le jeu ma Lucette. Il faut faire de la place. L’huissier est très compétent à son poste, ce n’est pas le problème. La question est plus large. Cette entreprise aurait dû se perpétuer. Mais tout a concouru à sa disparition. Des forces gigantesques qu'il est difficile d'appréhender l'ont entraînée vers le cimetière des éléphants. Pourtant bénéficiaire, elle agonise. Les agriculteurs ne décident plus pour elle. Les chasseurs lui ont emboîté le pas. Ils la dépècent morceaux par morceaux car aucun d'entre eux n'aura voulu reprendre l'ensemble du stock, même pour une misère. Triste époque où l'entrepreuneuriat est passé de mode, et où chacun se replie sur sa petite activité. Il faut dire que notre gouvernement préfère encourager la surinflation boursière en inondant de liquidités les marchés financiers au détriment des petites entreprises qui ne peuvent rivaliser avec les rendements promis aux banques quand elles investissent sur un marché artificiel aux prix faussés. Du coup, les faillites se multiplient, sauf pour les gros ou les activités illégales. 

 

Nous, petits, productifs, nous n’avons que Dieu pour nous aider. Les textes du jour veulent nous le faire comprendre : « Car la racine de tous les maux, c’est l’amour de l’argent. Pour s’y être attachés, certains se sont égarés loin de la foi et se sont infligé à eux-mêmes des tourments sans nombre. » Mon père a tout misé sur son entreprise. Mal lui en a pris. Avant même de mourir, il aura fini sans rien, dépassé par un monde qui l’aura maintenu dans ses illusions jusqu’à 70 ans. Le voilà qui vient de naître, brutalement. Heureusement.

 

Quand je repars, le soleil est déjà bien haut et la température augure d’une autre journée de canicule. Bizarrement, J’ai le vent dans le dos, comme à l’aller. Il me faut 20 minutes pour retourner au village où l’enterrement vient juste de commencer. D’habitude, les rues sont vides. Aujourd’hui l’Église est pleine. Impossible d’entrer.

 

Comme tous les autres retardataires, je discute à l’extérieur. J’ai le temps d’aller chercher mon chapeau et de quitter ma veste. Alors que je reviens vers le lieu de célébration, je croise Clotilde qui s’en éloigne. Elle vient juste de sortir de l’hôpital psychiatrique. Toutes les semaines elle y retourne sans quoi elle sèmerait la panique dans le village parce qu’elle ne prendrait plus ses médicaments.

 

Seulement, même en suivant la posologie, son esprit reste brumeux. Sur un ton de reproches elle me lance « L’enterrement a commencé. Vous êtes en retard. ». Je devrais absolument y être mais pour elle, cette obligation ne lui effleure pas l’esprit. Elle a un double standard : très exigeant pour les autres, très laxiste quant à ses devoirs.

 

Son monde s’est effondré. Il ne tenait qu’à un fil avant. Elle a dévissé depuis, jetant à la gueule du monde entier ses manques. Elle cherche les coups, mais ne serait-ce que lui donner une gifle, nous enverrait en prison. C’est comme cela qu’elle conçoit l’amour m’a expliqué une ancienne infirmière chef d’unité psychiatrique.

 

Tout est préférable à l’indifférence, ce que ne comprennent pas ces féministes qui croient régler le problème des violences conjugales en accusant les hommes de céder à leurs penchants mauvais. D’expérience, personne n’est assez parfait pour ne pas céder quand il est provoqué dans sa plus grande intimité. En vérité, ces femmes vengeresses laissent toute licence à des malades. Elles ne leur rendent pas service. Elles veulent se soulager de leur violence sur d’autres, augmentant ainsi, la violence sociale.

 

L’enterrement se termine. La famille est effondrée, et pour cause. Jacqueline s’est suicidée. A 85 ans, elle s’est mise dans la cours de sa maison, marchant sur sa robe de chambre, puis y a mis le feu. Elle ne comptait certainement pas que les vêtements s’embrasassent ainsi. Mais la modernité est si bien faite que les produits pétroliers avec lesquels ils sont fabriqués l’ont allumée telle une torche vivante, et qu’elle a réussi son coup.

 

Quand le feu eût consumé les habits, il ne lui resta qu’un lambeau de chair noircie incrusté de bouts de tissus calcinés. Impossible à extraire selon les médecins. Tous les poils avaient disparu. Cependant, dure au mâle, Jacqueline n’a cessé de marcher nue avant l’arrivée des gendarmes et des pompiers. Elle est morte peu de temps après son arrivée à l’hôpital.

 

Alors qu’elle avait commis plusieurs tentatives malheureuses auparavant, la gendarmerie n’a pas pu s’empêcher d’emmerder la famille quant aux circonstances exactes du drame, et de soupçonner un acte criminel. Ils auront fait ce qu’on leur demandait me répondront-ils. Très administratif comme réponse.

 

Depuis plusieurs jours, l’histoire de Jacqueline me trotte dans la tête. Qu’aurais-je pu faire de plus pour elle, pour qu’elle ne commette par l’irréparable ? Et surtout, je pense à sa famille qui doit se poser cette question puissance 1000.

 

Pour Jacqueline, il n’y a plus qu'à prier. Comme tant de vieux dans nos campagnes, elle s’imaginait inutile avec son handicap grandissant, et elle ne voulait certainement pas être une charge pour ses proches. Elle a mis fin à ses jours pour ne pas leur coûter, et surtout, pour ne pas avoir à dépendre de leurs décisions. Elle était pratiquante, mais elle n’a pas pu échapper à son orgueil dévorant de jeune femme active.

 

A la sortie, le curé ne savait même pas qu’elle s’était suicidée et qu’il avait enterré Judas Iscariote. Ignorance bienvenue, car il y a bien longtemps que notre Église n’a plus les moyens d’édicter de saines limites à la société. Elle ne veut pas se mettre la population à dos. Comprennent-ils ces gens qu’en cautionnant le péché, l’Église les voue à la damnation ? Non, ils ne veulent pas le comprendre. Et l’Église ne se sent plus la force de le leur faire comprendre. Du coup, même les pratiquants se disent qu’ils peuvent se suicider en laissant un tonneau d’interrogations à leur suite, que ce n’est pas de leur responsabilité, et que leurs proches devront faire avec. Ils sont uniquement centrés sur eux, sur leur peine, et dès lors, ils transmettent à leur entourage une souffrance hors du commun.

 

La propagation de l’idée d’euthanasie n’est pas arrivée pour rien dans notre société catholique mourante. Elle suit de près l’obligation protestante ou païenne de rentabilité des personnes. « Car la racine de tous les maux, c’est l’amour de l’argent. Pour s’y être attachés, certains se sont égarés loin de la foi et se sont infligé à eux-mêmes des tourments sans nombre. » Bis repetita.

 

Quant à moi, je vais quitter mon ordinateur pour préparer ma grande table en bois. Au bout de deux ans, un acheteur s’est quand même décidé à me la prendre pour la moitié du prix auquel je l’avais achetée. Il faut que je la rabote et que je la ponce un peu pour qu’elle soit plus présentable. Je veux faire place nette. Si l’huissier des impôts se décide enfin à venir inspecter mon intérieur pour se payer sur la taxe aux ordures ménagères, il pourra constater combien je ne vis pas au-dessus de mes moyens. Il est important que les pauvres dans notre société riche subissent le joug socialiste avec complaisance et affichent toujours moins leur superflus au fur et à mesure que les caisses de l'état se vident.

 

Après, j’irai peut-être me coucher. Une journée normale se terminera pour moi à Herpes. Il ne me restera plus qu’un seul devoir à accomplir, plus important que tous les autres, prier une dernière fois Dieu pour que je ne cède pas à la déchéance.

Posté par Sebastien CORNUT à 20:42 - Curiosités - Commentaires [0] - Permalien [#]

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