21 septembre 2020

Rue absolument normale

Parcourant une rue sans aucune aspérité, je me suis demandé si quelqu'un aurait l'idée de la prendre en photo et de la conserver ? Probablement pas parce que justement elle n'aurait rien de particulier. Ainsi, m'a-t-il semblé que chaque époque disparaissait en ne laissant trace de ce qui avait été le plus évident pour ses contemporains, car ils devaient se faire cette réflexion : "c'est d'un banal !"

Tout juste les collectages ont-ils lieu lorsque les époques se terminent et que des âmes sensibles voient un monde ancien disparaître sous leurs yeux. L'histoire des arts et l'histoire tout court le prouvent. Nous avons principalement conservé les élucubrations d'artistes payés pour ce faire, ou hallucinés par leurs propres émotions, des parties anecdotiques et parcellaires de l'histoire, grossies par des savants obnubilés par les frasques des puissants, ou encore des mythologies obscures peuplant des imaginaires dont nous savons peu de chose, ou les techniques particulières utilisées à une époque particulière à partir desquelles nos conclusions sur l'état d'esprit d'un temps ancien resteront à jamais vaines.

A l'inverse, personne n'a fixé le Paris bourré de crottin, puant, dangereux à cause des carrosses. Ainsi s'est perdu l'une des images les plus évidentes de toutes les grandes villes d'Europe durant 3 à 4 siècles. Plus grave encore, nous avons oublié le sens exact des sculptures de nos Églises romanes. Après moultes reconstitutions, nous en sommes à faire des suppositions sur plus de 300 ans d'art religieux, d'une époque religieuse. Personne du moyen-âge ne s'est dit : "Tiens, détaillons dans un livre ce qui nous semble si évident". Et l'essence exacte de cette époque s'est perdue, à jamais. Tout comme nous disons aujourd'hui : "Évidemment qu'ils comprendront. Nous sommes tellement modernes, nous produisons tellement de documents sur notre époque. "

 

Ici, il s’agirait d’une allégorie du mensonge, de l’avidité ou de la médisance

(Ici, il s'agit d'une allégorie de l'avidité, du mensonge ou bien de la médisance)

Permettez-moi d'en douter car personne ne fait l'effort de conserver ce qui lui saute aux yeux. Tout juste en aura-t-il la nostalgie quand les temps en seront passés et la trace irrémédiablement perdue. Dans mon village, aucune photo des bals hebdomadaires qui étaient pourtant si importants pour l'ensemble du village, tout comme nous n'avons aucune photo des célébrations dominicales ordinaires. Folie de l'humain qui ne sait pas voir ce qu'il a devant les yeux, et qui cherche des vérités dans un ailleurs fantasmatique. Tout juste la critique acide de notre société à travers des documentaires politisés, nous laissent-ils voir en relief l'ordinaire d'une population récemment oubliée. Me vient à l'esprit cette production dont j'ai perdu le titre (sic), sur Palavas les flots à la fin des années 70, début des années 80, et qui tentait de dénoncer la consommation et les plaisirs d'une population touristique vulgaire. Le réalisateur, loin d'atteindre au but, nous a laissé la fresque d'une France heureuse et qui nous manque déjà. 

Voilà pourquoi je donne une chance à ce blog. Peut-être qu'au milieu des gros plans indifférenciés et des photos d'ensemble à la recherche d'une espérance grandiose entre les dalles de béton, se glissera un jour une photo commune, et géniale. 

Et en ce qui me concerne, même si je n'y crois absolument pas, j'ai décidé de prendre en photo cette rue qui m'a interloqué afin de la laisser à la postérité. Peut-être a-t-elle toutes ses chances de marquer le futur d'une évidence par trop présente ?

Plus largement, peux-t-on prendre une photo totalement normale et qui soit signifiante pour l'avenir ? Le travail de Marc Grazillier ou de Viviane Maïer le prouvent. Oui, et pour cette deuxième, ce genre de travail peut même porter l'art aux nues. Encore faut-il savoir faire preuve d'impertinence avec son époque, en voyant ses coreligionnaires ou son environnement comme étranger.

 

  

rue normalemin



 

Posté par Sebastien CORNUT à 17:45 - Commentaires [2] - Permalien [#]

Commentaires sur Rue absolument normale

  • Un article original qui donne à réfléchir !
    Au premier abord, cette rue m'a semblé absolument banale aussi, puis j'ai senti que des âmes vivaient derrière les murs de ses maisons. La vie n'est pas que visuelle, c'est beaucoup plus profond, c'est en nous. La preuve, on a la capacité de réanimer n'importe quel souvenir ou d'imaginer n'importe quelle scène en quelques secondes !
    Tout objet peut parler si on y prête attention...

    Posté par Aube03, 22 septembre 2020 à 10:20 | | Répondre
    • Dans sa trilogie, Thomas Harris faisait dire à un de ses personnages que les humains étaient hantés, pas les lieux. Mon expérience me dit que ce n'est pas si simple. Il y a des endroits où j'ai du mal à dormir et d'autres où je suis comme un petit enfant confiant.

      Posté par Sebastien CORNUT, 22 septembre 2020 à 17:38 | | Répondre
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